Campagne de l'Egypte (1798 - 1801) - Desgenettes s'inoculant le pus d'un bubon de peste

Desgenettes René-Nicolas Dufriche (1762 - 1837), médecin en chef de l’expédition d’Égypte (1798 - 1801) : en s'inoculant le pus d'un bubon de la peste, a réussi à impressionner l'esprit des soldats qui craignent la contamination par la maladie qui était présente de façon permanente au sein de l'armée depuis la prise de Jaffa (le 7 mars 1799).

A l'époque on en ignore les véritables mécanismes de la transmission de la peste inter-humains.

L'armée française de l'expédition en Syrie (1799), après l'échec de la prise d'Acre, lève le siège imposé sur la ville dans la nuit du 20 - 21 mai 1799. Dès son arrivée à Jaffa le 24 mai 1799, l'armée reprend la retraite vers l’Égypte le 26 et le 27 mai 1799.

Le problème des soldats pestiférés se présente dès la retraite de Haïfa, parce que l'armée ne possédait pas les véhicules nécessaires pour les transports des malades sans oublier le risque de transmission de l'infection, alors on commence à abandonner les pestiférés à Haïfa ; puis à Jaffa, et malgré les protestations de Desgenettes, Bonaparte fait administrer aux pestiférés de l'opium ; ils ne sont qu'une trentaine. Sdney Smith, en arrivant à Jaffa le 30 mai 1799 sauva sept des ces victimes qui avaient survécu à l'opium.

Texte relatant ces évènements :
Source : CHIRURGIENS ET BLESSÉS A TRAVERS L'HISTOIRE
(livre non daté) - Pages (495-499).
Auteur : Augustin Cabanès (1862 - 1928) ; Médecin, Journaliste et Historien de la médecine français.

- Nous ne pouvons qu'énumérer les principales des mesures dues à l'initiative du chef de l'armée, ou inspirées par ses conseillers scientifiques.

Bonaparte et l'Institut réussirent à imposer aux habitants du Caire et des autres grandes villes la propreté, que les Arabes considéraient presque à l'égal d'une profanation religieuse. Ceux-ci furent tenus de « faire écouler les eaux croupissantes, d'empêcher qu'on bouche les latrines qui s'y dégorgent et d'y jeter des immondices ».

Lorsque se manifestent des menaces de peste, on envoie les troupes camper sur les lieux les plus élevés. Les soldats sont envoyés à la baignade et, au sortir du bain, ils sont frottés de la tête aux pieds ; leurs habits sont lavés à grande eau.

« Dès l'instant que, dans une maison française, il y a la peste, que les individus campent ou se baraquent, mais qu'ils fuient cette maison avec précaution et qu'ils soient mis en réserve en plein champ. Enfin, qu'on se lave les pieds, les mains, le visage tous les. jours et qu'on se tienne propre »

La peste est-elle déclarée, tous les hommes qui sont attaqués de la fièvre à bubons sont soumis à une quarantaine ; les morts sont jetés dans des fosses remplies de chaux vive.

Inquiet des ravages produits par le fléau, qui fait de jour en jour des progrès menaçants, Bonaparte propose de nommer une commission, chargée de recueillir tous les faits concernant la maladie, qu'on aura observés dans le cours de la campagne.

Il laisse entendre aux membres de la commission, sans leur en donner toutefois l'ordre formel, qu'il attend d'eux une déclaration sur là non contagiosité de la peste. La proposition pouvait à la rigueur se soutenir, car on était assez divisé, — ne l'est-on pas encore? — sur cette question toujours controversée : les uns soutenant la doctrine de l'infection de maladies ; les autres, beaucoup plus nombreux, il est vrai, y ajoutant la transmissibilité.

Le but que poursuivait Bonaparte était surtout de préserver du découragement son armée, en persuadant aux soldats qu'ils n'avaient pas à redouter la contagion ; et c'est pour ce motif que le mot « peste » avait été rayé du vocabulaire des médecins et chirurgiens militaires et qu'il était interdit de le prononcer ou de l'employer dans les actes officiels.

Contrairement à toute attente, le général en chef rencontra un opposant déterminé en la personne de Desgenettes, celui-là même qui s'était, fictivement ou réellement, mais en tout cas publiquement, inoculé le virus, afin de rendre la confiance aux troupes. Le médecin en chef avait-il reconnu les inconvénients qu'il y avait à abuser celles-ci ; toujours est-il qu'il combattit, avec une ardeur qui ne fut pas sans être remarquée, la proposition de Bonaparte.

Étonne de trouver un contradicteur aussi décidé dans l'homme qui s'était offert comme sujet d'expérience, précisément pour démontrer l'innocuité du virus pesteux, le général s'écria dans un accès d'impatience :

« Voilà comment vous êtes, vous tous, avec vos principes d’École, médecins, chirurgiens ou pharmaciens ! Plutôt que d'en sacrifier un, vous feriez périr toute une armée ou toute la société. »

On dit même qu'il alla jusqu'à traiter la chimie de cuisine de la médecine ; et là médecine, de science d'assassins.

On pouvait croire à une boutade, à une de ces saillies dont plus tard Napoléon se montra coutumier : on sait qu'il n'accueillait guère autrement son premier médecin, Corvisart qu'en lui tirant les oreilles et en le traitant d'assassin ; mais Corvisart, avec sa finesse de Champenois, se contentait de sourire, ou ripostait avec la retenue que lui imposait sa situation et le tact inhérent à son éducation et à son caractère.

Desgenettes, moins maître de lui, fit preuve, dans cette circonstance, d'une indépendance rare, mais aussi d'une maladresse qui étonne chez un esprit d'ordinaire avisé. Vit-il la dignité professionnelle en jeu, ou obéit-il à un mouvement inconsidéré ? Quoi qu'il en soit, il se précipita d'un bond à la tribune et, sans se préoccuper des conséquences de son acte, il se mit à objurguer personnellement son chef, affectant de ne voir en lui qu'un collègue, comme Bonaparte lui-même avait toujours demandé qu'on le traitât aux séances de l'Institut. Après avoir déclaré que l'art des conquérants n'avait rien à envier à celui des médecins, Desgenettes fit une allusion à son entretien avec Bonaparte, au sujet des pestiférés abandonnés à Jaffa, rappelant, bien qu'à mots couverts, qu'il s'était refusé à commettre l'acte criminel qu'on avait sollicité de sa complaisance.

En vain Monge, qui présidait ce jour-là, appuyé par un nombre imposant de membres de l'Assemblée, que ces révélations avaient rendue quelque peu houleuse, essaya-t-il de mettre fin à l'incident, par des rappels à l'ordre répétés : l'orateur, de plus eh plus excité, repoussait les conseils de ses amis, comme il dédaignait les interruptions de ceux qui voulaient lui couper la parole. Il aggravait plutôt, qu'il n'atténuait la vivacité de son apostrophe :

« Certains oublis de morale conduisent à d'autres oublis.... Je sais, citoyen, je sais, général, puisque vous avez voulu être autre chose ici que membre de l'Institut et que vous voulez être le chef partout ; je sais que j'ai été entraîné à dire avec chaleur des choses qui retentiront loin d'ici ; mais je ne rétracte pas un seul mot ; je ne crains aucun ressentiment et je puis dire ce que Philippe dit à un autre homme comme vous, à Alexandre : « Mon existence, .à laquelle on a pu voir que je ne tenais pas beaucoup, ne peut être désormais compromise... et je me réfugie dans la reconnaissance de l'armée »

On a beaucoup vanté, à cette occasion, Desgenettes, pour avoir osé tenir tête à un homme aussi puissant que Bonaparte; mais, comme l'a fait remarquer notre confrère Triaire, il fut un héros à, peu de frais. Bonaparte n'avait pas encore le pouvoir suprême ; il affectait, à l'Institut d’Égypte, de se considérer comme un simple membre, et on pouvait, sans grand péril, diverger avec lui d'avis, surtout en matière scientifique. Il est probable, comme la suite l'a d'ailleurs montré, que si le médecin en chef de l'aimée eût prévu Brumaire, et l'Empire, il aurait eu une attitude plus réservée et aussi plus correcte ; Car on ne saurait approuver son indiscrétion professionnelle, au cas même où on passerait condamnation sur les allusions offensantes que n'autorisaient ni le lieu, ni les circonstances.


Auteur Dr Aly ABBARA
29 Mai, 2016

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